Lezhë (Albanie) - Chacun a son histoire. Une histoire à soi. Une histoire faite de difficultés, de petites réussites, de « par où commencer ? ». Du sentiment qu'il n'y a rien pour soi, jusqu'à ce que quelque chose change.
Pour Drita Gegaj, ce changement est arrivé à 49 ans, la première fois qu'elle a enfilé un tablier de cuisinière pour de bon.
Pendant trente ans, elle avait cuisiné pour son mari, pour ses deux filles, pour les fêtes comme pour les mardis ordinaires. Elle avait aussi travaillé, de cette manière intermittente qui absorbe une si grande part du travail des femmes : des emplois informels, pris puis quittés, sans contrat ni assurance sociale. Aucune couverture. Aucune perspective. C'était simplement ce qu'elle faisait, discrètement, à Mirdita, pendant que la vie suivait son cours autour d'elle.
Puis ses filles ont grandi, et quelque chose a changé.
« La cuisine est ma passion depuis toute petite », raconte Drita. « Quand mes filles ont grandi, j'ai enfin pu m'y consacrer. » À un âge où l'on dit souvent qu'il est trop tard pour recommencer, elle s'est inscrite à une formation culinaire de trois mois à l'école professionnelle « Shën Jozefi Punëtor ». Elle s'est formée, s'est exercée, puis a été placée en apprentissage au restaurant Kryezeze, un placement qui s'est transformé en véritable emploi. Aujourd'hui, elle perçoit un salaire, contribue aux revenus de sa famille et travaille aux côtés d'une autre stagiaire, dans une entreprise dirigée par une femme qui a fait de la place pour ce genre de seconde chance.
L'histoire de Drita est l'une de quatre : celles de femmes de la région de Lezhë dont la vie a croisé un même programme de formation et d'emploi, et qui en sont toutes ressorties transformées.
Martine Tarazhi était sans emploi depuis cinq ans, restée à la maison avec son plus jeune enfant pendant que son mari travaillait en Grèce. Les offres d'emploi étaient rares près de chez elle et, après cinq ans loin de tout lieu de travail, l'idée d'y retourner l'intimidait.
La formation culinaire lui a apporté plus qu'un métier. En plus des techniques de cuisine, elle a appris à communiquer dans un cadre professionnel, à gérer les conflits et à travailler en équipe, des compétences qui s'étaient émoussées pendant ses années d'isolement à la maison.
« La formation nous a permis d'apprendre de nouvelles choses et de rencontrer de nouvelles personnes », explique-t-elle. « Le certificat et les compétences m'aideront à trouver du travail où que j'aille. » Cette confiance compte plus que jamais : Martine se prépare à rejoindre son mari et à chercher un emploi saisonnier en Crète. Elle revient sur le marché du travail pour la première fois depuis des années, cette fois sur des bases plus solides.
Altina Paloka, 29 ans, a failli laisser passer l'occasion. Elle était au chômage depuis des mois et n'avait occupé jusque-là que des emplois informels. Quand les services locaux de l'emploi lui ont proposé une formation en cuisine, son premier réflexe a été de refuser.
« Je pensais que le métier de cuisinière était trop difficile et impliquait trop de responsabilités », se souvient-elle.
Elle a tout de même décidé d'essayer, encouragée par l'école et par des personnes qui croyaient en elle. La formation l'a surprise.
Elle y a trouvé une classe bienveillante, a acquis des compétences pratiques et a effectué un stage dans le cadre du programme Garantie pour la jeunesse, dans un restaurant situé sur la route nationale. Son employeur, convaincu, lui a proposé un emploi. Elle travaille aujourd'hui à temps plein en cuisine.
« J'ai appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas, des plats traditionnels aux techniques de cuisine modernes », dit Altina. « La formation m'a donné confiance et m'a aidée à trouver un emploi qui me plaît. »
Fatbardha Malçe a passé la plus grande partie de sa vie entre les murs de sa maison, dans la région de Kurbin, à élever sa famille, sans jamais occuper d'emploi à l'extérieur. À 50 ans, encouragée par une amie qui avait suivi la même formation avant elle, elle s'est inscrite au programme culinaire, sans trop savoir à quoi s'attendre du travail dans une cuisine professionnelle.
Elle y a découvert un métier bien plus exigeant, et plus gratifiant, qu'elle ne l'imaginait.
« Cuisiner à la maison et cuisiner dans un restaurant, c'est complètement différent », dit-elle en souriant. « La formation m'a montré tout ce qu'il me restait à apprendre. » Une fois diplômée, elle a commencé un stage au restaurant Turi, à Skuraj, où elle travaille toujours.
Pour Fatbardha, la vraie transformation n'a pas seulement été professionnelle, mais aussi personnelle. « Sortir de la maison et avoir mon propre travail, c'est très important », dit-elle. « Cela me donne de l'indépendance et me permet de contribuer sans dépendre entièrement de mon mari. »
Drita, Martine, Altina et Fatbardha sont quatre femmes parmi beaucoup d'autres. Leurs histoires ont une origine commune : le programme « Lifelong Empowerment and Protection in Albania » (LEAP), financé par le Fonds commun pour les ODD et mis en œuvre par le PNUD, l'OIT et ONU Femmes, en partenariat avec le ministère de l'Économie et de l'Innovation, le ministère de la Santé et de la Protection sociale et l'Agence nationale pour l'emploi et les compétences.
Dans le cadre du programme à Lezhë, l'école professionnelle « Shën Jozefi Punëtor », avec l'appui du PNUD, a assuré la formation professionnelle et des apprentissages rémunérés en partenariat avec des entreprises locales, suivis de contrats de travail formels comme dernière étape du parcours.
« Dans cette région, le chômage et le manque de perspectives ont longtemps repoussé les personnes vulnérables, en particulier les femmes, en marge du marché du travail. Le programme a adopté une approche globale. Il ne s'est pas contenté d'enseigner la cuisine et le métier de guide touristique : il a associé une formation professionnelle certifiante à un accompagnement aux compétences comportementales et numériques, à l'orientation professionnelle et à des stages pratiques organisés directement avec les employeurs locaux », explique Eno Ngjela, spécialiste de programme au PNUD en Albanie.
Au total, 56 femmes et hommes ont suivi la formation.
Ce chiffre s'inscrit dans un effort bien plus vaste. Dans l'ensemble du programme LEAP, les initiatives soutenues par le PNUD ont permis de former 617 personnes, d'aider 120 femmes et jeunes à accéder à un emploi dans le tourisme, l'hôtellerie-restauration et les soins, d'apporter un soutien intégré à 493 ménages bénéficiaires d'une aide économique et de renforcer les compétences de 173 professionnels des soins et des services sociaux.
Ce qui relie tout cela est une vérité simple : la formation n'a guère de sens sans passerelle vers un véritable emploi, et la confiance, celle que Drita, Martine, Altina et Fatbardha disent avoir trouvée, se construit autant au travail qu'en classe. Lorsque la formation professionnelle s'accompagne de mentorat et d'un véritable partenariat avec les entreprises locales, les résultats vont au-delà des statistiques de l'emploi. Ils se traduisent par l'indépendance, la dignité et des femmes qui ne voient plus « trop tard » ou « trop difficile » comme des raisons de rester chez elles.
Au-delà des parcours individuels, ces histoires montrent comment l'Accélérateur mondial pour l'emploi et la protection sociale au service de transitions justes fonctionne concrètement : il relie la protection sociale aux compétences, à l'emploi et aux soins pour ouvrir des voies durables vers la sortie de la pauvreté et le travail décent, tout en soutenant la transformation sociale et économique plus large de l'Albanie.
Publié initialement par le PNUD.